Philippe Du Verger :   La Personnalité Influente du moment

« L’ASSURANCE SOCIALE, ÇA DOIT SE MÉRITER »

La modernisation des congés est le premier pas d’une révolution copernicienne dans le domaine de la sécurité sociale. Fini l’Etat-Providence et l’éloge de la paresse, place à la flexibilité, à l’esprit d’initiative et à la liberté d’entreprendre. Rencontre exclusive avec Philippe Du Verger, General manager du Bureau d’études “Flexible Institute”, qui été chargé par le ministre de l’Emploi Sirk Stepeer de concevoir la réforme des congés.

  • Contrastes : Le gouvernement a décidé de moderniser le système des congés à partir de janvier 2017, en permettant aux travailleurs d’avoir jusque 50 jours de congés. En tant que directeur du bureau d’études qui a conçu cette réforme, pouvez-vous nous présenter ses avantages dans le contexte actuel ?

Philippe Du Verger : Le régime des congés payés a 80 ans en 2016. il est grand temps de le renouveler. Typiquement, ce régime des congés – et d’ailleurs toute la sécurité sociale – est une idée du 20e siècle. il faut aller de l’avant. Je dirais même que dans l’ensemble du système complexe et lourd de sécurité sociale, le régime des congés est le plus regrettable, car il a donné l’idée aux gens qu’on peut être payé pour ne rien faire. C’est profondément immoral : Personne ne peut accepter que les gens soient payés pour aller à la plage ou pour rester chez eux à tourner en rond ou à regarder la TV.
Le second argument que je mettrais en avant, c’est qu’aujourd’hui, on est dans un monde où les gens aiment la liberté et veulent qu’on respecte leurs choix. le système que nous avons conçu fait en sorte que qui veut travailler tout le temps et gagner davantage a la possibilité de le faire. Et celui qui préfère avoir jusqu’à 50 jours de congés est libre de les prendre. il perdra une partie de ses revenus, mais c’est sa liberté. Je n’ai malheureusement pas pu intervenir dans la décision finale du gouvernement, mais en ma qualité de directeur du Flexible Institute, je tiens à vous dire que j’aurais même poussé la mesure jusqu’à mettre le nombre de jours de congés à zéro. Mais les contraintes politiques et les gesticulations syndicales nous ont obligés à élaborer le plan sur base de 12 jours de congés.
Nous pensons que les gens préfèrent choisir librement que d’être encombrés par des centaines de règlements et de conventions qui freinent l’autonomie et la liberté. Chaque individu doit faire ce qu’il a envie de faire.
  • Dans cet esprit, n’y aurait-il pas lieu de réformer en profondeur la sécurité sociale dans son ensemble ?

Oui, bien sûr ! J’espère que cette flexibilisation et individualisation des congés payés entrera dans l’histoire du 21e siècle comme le premier pas d’une réforme profonde du système de sécurité sociale. Pourquoi ?
Première chose : Tout le monde sait que les entreprises privées sont plus efficaces que les services publics. il faudrait donc confier la totalité de la gestion de la sécurité sociale à des entreprises privées.
En matière de pension, par exemple, en supprimant les 1er et 2e piliers de pension pour permettre à chacun de souscrire des assurances-vie et des épargnes-pensions privées à la carte, selon ses besoins, ses moyens et ses envies. la start-up qui a conçu la plateforme en ligne pour acheter ses jours de congé (NDlr : http://www.secuflex.org) sera dès 2018 capable de proposer pour les soins de santé, les pensions, les accidents de travail, des régimes privés efficaces et compétitifs. L’Etat lancera donc sur le marché des appels d’offre pour les sociétés qui veulent contribuer à la réforme en profondeur de la sécurité sociale, qui sera entièrement privatisée.
  • Cela permettrait d’alléger fortement le coût du travail en supprimant toutes les cotisations patronales ?

Bien entendu ! L’objectif de la Belgique est d’être compétitive, c’est-à-dire d’être moins chère que les voisins en termes de coût salarial. il faut que les travailleurs belges coûtent moins cher pour que les entreprises et leurs actionnaires augmentent leurs bénéfices et qu’elles aient à nouveau envie de s’installer chez nous.
Par ailleurs, la philosophie de la sécurité sociale doit changer. Au 20e siècle et jusqu’à aujourd’hui, les travailleurs cotisent pour les autres. Cela signifie que celui qui est plus productif, plus rentable, qui n’est jamais malade, et qui peut-être a choisi de ne pas avoir d’enfant, cotise pour des gens qui sont malades, qui ont des enfants, qui ont eu un accident de travail. Sans compter les chômeurs dont, il faut bien le dire, la majorité d’entre eux sont tout simplement des fainéants puisque l’expérience montre que celui qui veut travailler trouve un job.
Nous sommes donc sur le chemin d’une sécurité sociale individualisée, dans laquelle chacun cotise pour lui-même, comme vous le faites pour votre assurance incendie. Personne ne serait d’accord de payer une assurance incendie pour la maison de son voisin ! Pour la sécurité sociale, ce sera pareil. Celui qui le souhaite aura une assurance sociale pour lui-même, via des organismes privés. elle reposera également sur l’idée du mérite et non pas sur celle du partage irresponsable des risques que les autres prennent.
  • Faisons-nous l’avocat du diable. Cela signifie donc que des gens seront bien assurés et d’autres moins ?

 C’est effectivement une conséquence de ce nouveau système, mais c’est la logique du mérite. Si on veut pousser les gens à travailler plus et à accepter d’être responsabilisés, il faut que les gens acceptent aussi d’être responsables de ce qui leur arrive !
Aujourd’hui, ce n’est pas normal que quelqu’un qui perd son emploi puisse se dire “Ce n’est pas très grave, j’aurai une allocation de chômage”. Il faut au contraire qu’il se sente réellement mis en danger et soit poussé à faire l’impossible pour trouver un job. Et s’il est moins bien payé, c’est parce que la réalité économique le justifie. la réalité économique est plus importante que tous les discours qu’on entend sur les droits sociaux.
  • Le gouvernement doit trouver 4,2 milliards pour boucler les budgets 2017 et 2018. En quoi cette modernisation des congés peut-elle contribuer à combler le déficit budgétaire ?

On pourrait penser a priori que le passage de 20 jours à 12 jours de congés payés va faire perdre de l’argent au gouvernement puisque, bien sûr, si les gens ont moins de congés, il y aura moins d’embauche compensatoire puisque les entreprises auront constamment leur main-d’œuvre à leur disposition. Mais il faut avoir une vision d’avenir. Ce sur quoi nous comptons, c’est l’effet retour. Des travailleurs qui coûteront moins cher et qui seront plus flexibles, cela fera plaisir à la Commissaire européenne à la concurrence… Et surtout, cela va attirer les investisseurs étrangers – et qui sait même les Chinois, ce qui est le meilleur moyen pour relancer la croissance.
En conclusion, si on applique la même philosophie au chômage, aux soins de santé et aux pensions, l’Etat pourra faire des économies importantes. Les gens se rendront compte qu’on doit travailler davantage pour gagner quelque chose. Et ceux qui ne veulent pas travailler seront responsables de leur situation. Ils n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes plutôt que de venir mendier pour profiter d’un Etat Providence trop généreux.
Interview réalisée par Paul Wittejan et Monique Desbètes
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